Le tire-bouchon : une nage pas comme les autres.
Ce que vous voyez ici, c’est une nage un peu particulière que j’ai baptisée le tire-bouchon.
À ma connaissance, je n’ai jamais vu personne d’autre la pratiquer. C’est un mouvement unique, né d’expérimentations, d’adaptations, et d’un peu de folie aquatique.
Du temps où mes jambes fonctionnaient encore, je m’en servais pour m’échauffer avant le papillon : un kilomètre entier en tire-bouchon, juste pour “mettre la machine en route”.
Mais attention — à celles et ceux qui voudraient tenter l’expérience : la première fois, on a vite la tête qui tourne !
Aujourd’hui encore, cette nage me rappelle qu’il existe mille façons d’avancer, même en tournant un peu sur soi-même.
Entrée dans l’eau
N’étant pas en mesure d’utiliser mes jambes pour descendre dans la piscine, j’ai imaginé une méthode d’entrée tout à fait originale… que je compte bien proposer aux Jeux olympiques !
Sortie de l’eau
Après un long entraînement dans la piscine, il me reste toujours un dernier défi : sortir de l’eau. J’ai donc mis au point ce que j’appelle la technique du tétrapode.
Les nageurs qui me voient faire se demandent souvent à quel animal ils ont affaire — un poisson ? un mammifère marin ? un spécimen non répertorié ?
Les scientifiques estiment que les ancêtres des tétrapodes ont commencé à quitter l’eau entre -375 et -360 millions d’années.
Ma technique n’est qu’un modeste hommage à ces pionniers du Dévonien : les tout premiers poissons qui ont décidé un jour de ramper hors de l’océan pour explorer la terre ferme. Je perpétue simplement une vieille tradition.
Nager pour se faire entendre
Pour moi, nager n’est pas qu’un plaisir, c’est un message. Une manière de dire que les personnes à mobilité réduite peuvent accomplir des choses que beaucoup jugeraient impossibles — parfois même plus difficiles que pour ceux qui ont toutes leurs capacités.
Pourquoi ce besoin de le prouver ? Parce que toute ma vie, on m’a rabaissé. On s’est moqué de moi, on m’a fermé des portes, refusé des emplois — malgré mes sept diplômes universitaires. On a même utilisé mon handicap pour m’éloigner de mes enfants.
Alors oui, quand je nage, ce n’est pas seulement pour moi.
C’est aussi pour toutes celles et ceux qu’on ignore, qu’on juge ou qu’on empêche d’exister pleinement.
Je nage pour rappeler à ceux qui se garent sur les places PMR “juste cinq minutes” qu’ils volent bien plus qu’un emplacement : ils volent une part de dignité et causent des douleurs aux autres.
Je nage pour que ceux qui s’amusent à arracher une canne ou une béquille comprennent qu’ils ne font pas une blague, mais un geste de violence.
Ma natation, c’est mon acte de civisme.
Chaque longueur est une réponse silencieuse à l’injustice, un plaidoyer pour le respect.
Dans l’eau, je retrouve la liberté que le monde m’a souvent refusée. Et si la glisse me semble facile, c’est peut-être parce qu’elle est le seul endroit où je n’ai plus besoin de me battre pour exister.
Nage avec gobelet sur le front
Comme vous pouvez le voir dans cette courte vidéo, l’exercice consiste à garder la tête droite et à maintenir un gobelet en équilibre, malgré le mouvement des bras, l’immobilité des jambes et les vagues provoquées par les autres nageurs.
Il y a peu de temps, j’ai été agressé au Canada par un groupe d’individus qui se sont moqués de mon handicap. J’ai dû faire face aux conséquences physiques et psychologiques de cette attaque : déchirure du muscle sartorius et de l’ischio-jambier, ainsi qu’un choc post-traumatique. Pourtant, comme dans la vidéo, j’ai gardé la tête haute. L’exercice du gobelet est devenu pour moi un symbole de résilience.
Il ne se passe plus un seul jour sans que je sorte de chez moi avec, posé sur ma tête, un gobelet à moitié rempli d’eau !